Les comtes de Salm et l'évêché de Metz    
            XI° - XII° siècles    
     
      Michel Parisse    
     
              professeur d'histoire du Moyen Âge    
             à la Sorbonne    
     
  Issus de la lignée des comtes de Luxembourg, les comtes de Salm se sont partagés au XII° siècle en deux lignées: Salm en Ardenne et Salm en    
  Vosges. La seconde doit tout entière sa fortune aux fiefs qu'elle a obtenu de l'évêque de Metz, en particulier à l'avouerie de l'abbaye de Senones.    
  L'histoire de la famille de Salm et de ses relations avec Metz et Senones a été abordée plusieurs fois et avec Thouvenot et Louis Schaudel, Jules    
  Vannérus s'est efforcé de dresser aussi précisément que faire se pouvait la généalogie des deux branches. Il n'y a peut-être pas beaucoup de    
  nouvelles découvertes à faire, mais l'étude générale de la noblesse lorraine et l'édition des actes des comtes de Salm, réalisées au cours des    
  dernières décennies, offrent l'occasion de reprendre l'étude de la formation de la principauté de Salm sur de nouvelles bases.    
     
 
  1. Les premiers comtes de Salm et l'avouerie de Senones.    
 
  Le premier membre connu de la lignée de Salm est sans conteste Hermann, fils du comte de Luxembourg Gilbert et élu roi de Germanie en 1081  
  contre Henri IV. Il n'est pas aisé de comprendre comment l'idée est venue à un groupe de princes allemands de choisir un cadet de la modeste  
  famille de Luxembourg pour succéder à un Rheinfelden, quand bien même il apparaissait particulièrement noble. Peut-être faut-il mettre dans la  
  balance sa parenté (lointaine déjà) avec l'active famille des Godefroid, Godefroid le Barbu et Godefroid le Bossu. En tout cas le doute n'est pas  
  permis, et le jeune comte de Salm-Luxembourg eut une destinée royale. Bien courte en fait, car très rapidement le clan anti-henricien se défit et  
  les dernières années de Hermann furent assez misérables. En 1088, il mourut dans des conditions obscures, victime du jet d'une pierre, ou de la  
  chute d'un rocher, en Lorraine, et fut enterré à Metz. Il ne fait guère de doute qu'il bénéficia de la générosité de l'évêque de Metz Hermann, son  
  homonyme, peut-être aussi son parent lointain, et en tout cas son ami dans le clan pontifical.    
       
  Le nom de Hermann est venu dans la famille de Luxembourg par le mariage du comte Frédéric -décédé en 1019-, grand-père de l'anti-roi, avec  
  une dame de Gleiberg, et fut porté par un oncle, Hermann dit de Gleiberg, ce même nom se retrouvait alors dans la maison des comtes d'Ardenne    
  Verdun. Il est à peu près certain que l'évêque de Metz Hermann était apparenté à l'évêque de Liège Henri de Verdun, lui-même cousin lointain du  
  duc Godefroid le Bossu. Dans tous les cas on revient aux différentes branches de la maison d'Ardenne et il n'est pas impossible que les deux  
  Hermann, l'évêque et le comte, aient été quelque peu parents. Le prélat, en prenant le comte, devenu roi, parmi ses vassaux, demeurait fidèle à  
  son choix du camp pontifical. Les trois lignées étaient encore très proches au milieu du XI° siècle. Il convient d'abord d'examiner les rapports    
  étroits de Metz, Senones et Salm au début du XII° siècle.    
       
  Hermann de Luxembourg/Salm, marié à Sophie, laissa trois fils: Hermann, Otton et Thierri. Hermann et Otton paraissent fréquemment comme  
  témoins dans les diplômes impériaux de Henri V, puis de son successeur Lothaire5). Otton fut comte de Rheineck et épousa Gertrude de    
  Nordheim; sa carrière se déroula loin de la Lorraine. Etant donné les dates extrêmes auxquelles sont encore cités les deux fils de Hermann  
  l'anti-roi, on doit supposer qu'ils étaient encore en bas âge quand leur père fut tué.    
       
  La première mention de Hermann II serait de 1095, ce qui fait remonter sa naissance aux environs de 1080; peut-être même le mariage de  
  Hermann Ier est-il intervenu à la suite de son élection royale en 1081. Ce fils est cité jusque dans la première décennie du XII° siècle. À partir de  
  là, les générations se succèdent sans qu'on soit en peine de les suivre toujours précisément. Hermann Ier avait reçu de son père le château de  
  Salm en héritage et on a pour cette raison l'habitude de le désigner du nom de Hermann de Salm, plus que par celui de Luxembourg. Sigebert  
  Sigebert de Gembloux, qui en fait un vassal de l'évêque de Metz, ne dit pas s'il le devint du temps d'Adalbéron III, mort en 1072, ou de celui de  
  Hermann; mais les dates font pencher en faveur du second. Pour cette vassalité il devait y avoir un fief, et la suite conduit à admettre que ce fief  
  fut l'avouerie de l'abbaye de Senones.    
       
  L'abbaye de Senones avait déjà une longue histoire à la fin du XI° siècle. Fondée vers 670 par saint Gondelbert, elle fut offerte par Charlemagne  
  à son archichapelain, l'évêque de Metz Angelram, et ne quitta plus dès lors la mense épiscopale messine. De Gorze elle reçut la réforme au X°  
  siècle, et ses deux abbés Ranger et Rambert allèrent dans le monastère gorzien recevoir une formation monastique corrigée. L'abbaye avait  
  obtenu dès sa fondation une forte dotation locale, dont les limites déterminèrent le "ban de Senones". La gestion de l'avouerie assurait à celui  
  qui l'obtenait les moyens de se constituer une seigneurie, et c'est ce qui advint en Lorraine pour les comtes de Salm. Leur histoire se mêle donc  
  étroitement à celle de l'abbaye, bien au-delà du XIII° siècle et de la chronique de Richer de Senones, et s'élargit à l'échelle de la Lorraine tout  
  entière.  
     
  Des mentions précises ont permis de tracer exactement le contour de cette seigneurie monastique. Vers 1125-1130, plusieurs textes mentionnent  
  l'avouerie des comtes de Salm sur Senones. Comme on sait que cette abbaye relevait de l'évêque de Metz, on est conduit à admettre que ce fut  
  l'objet de l'inféodation faite par l'évêque Hermann à son homonyme, le comte de Salm (en Ardenne).    
       
  La première charte d'un évêque de Metz, réglant les rapports entre l'abbaye de Senones et un avoué, est un acte daté de l'an 1000, conservé  
  dans le cartulaire de Senones établi au XVIII° siècle. Cet acte n'inspire aucune confiance. Les formules initiales sont suspectes. L'abbé Suthard  
  aurait rendu visite à l'évêque pour se plaindre des abus du comte Gérard, rattaché à Turquestein; ce prélat peut-il seulement être qualifié    
  idoneus vir? Rien ne dit que le château de Turquestein était déjà debout vers l'an 1000, et on ne connaît pas autrement ce comte Gérard, s'il n'est  
  pas le comte de Metz de cette époque. Les accusations qui pèsent sur le comte Gérard sont typiques des plaintes du XII° siècle et leur formulation  
  cadre mal avec la situation de la fin du X° siècle: placita in possessiunculis monasterii denunciabat, homines sacramento sibi adstringebat,  
  exactiones faciebat, infra claustra monachorum cum uxore, cum canibus atque suis lixis commanebat. La plainte est déposée par l'abbé in  
  plenaria fidelium nostrorum corte!! Allusion était faite à un privilège du roi Childéric, qui aurait déjà prévu ces inconvénients. Enfin on imagine  
  mal qu'à la cour de l'évêque ait siégé Theodoricus tunc sanctae sedis nostrae primus scabinus. Le seul accord, qui intervient alors, est que l'avoué  
  doit se contenter du tiers des amendes judiciaires. Ce pseudo-accord n'a guère pu être imaginé avant la fin du XII° siècle, peut-être au moment  
  on l'évêque Bertram fut sollicité par les moines de Senones.  
       
  Vient alors l'accord du 5 mars 1111, conservé dans le même cartulaire.Ce texte fait état de l'acte précédemment analysé, mais il paraît plus que  
  probable que la copie a intégré d'autres données que celles de l'original. Cet acte, donné par l'évêque de Metz Adalbéron IV, est sans doute  
  authentique pour l'essentiel; son texte ne suscite en effet pas le doute. Le comte Hermann y est accusé aussi de réunir des plaids à son profit, de  
  commettre des exactions. Il consent à rendre ce qu'il avait pris et reçoit l'absolution. Le pape Pascal II aurait même menacé les violateurs  
  éventuels du privilège.  
       
  Hermann II figure encore dans plusieurs actes de l'évêque de Metz Etienne de Bar avec son titre comtal, mais sans autre précision; son    
  identification est possible en 1126, dans l'acte de fondation du prieuré de Deneuvre, car le comte est cité parmi les témoins, comme Herimannus  
  comes et advocatus Senoniensis, sans avoir d'homonyme qui pourrait entraîner le doute.En 1130, toujours dans un acte de cet évêque, Hermann  
  est cité avec son fils Henri. Un autre acte de la même année mentionne un deuxième fils, homonyme de son père. À partir de là on se trouve en  
  partie démuni pour établir la suite généalogique de cette famille et ses liaisons matrimoniales.    
       
  Deux actes en effet constituent des points d'appui pour les raisonnements des généalogistes, mais ils ne sont pas entièrement fiables:    
     - Un acte du 22 mars 1138 d'une comtesse Agnès pour l'abbaye de Saint-Sauveur; celle-ci fait état de ses prédécesseurs principibus salmeis et  
  dominis hujus meae terrae, et évoque le souvenir de son défunt mari Godefroid et de son fils Guillaume; les témoignages de cet acte n'inspirent  
  pas confiance et on ne voit pas que le comte de Salm ait eu alors un sénéchal.    
  -    Un acte non daté d'Etienne évêque de Metz pour l'abbaye des cisterciens de Haute-Seille, qui fait état d'une comtesse Agnès de Langstein cum  
  filiis suis Henrico et Hermanno consulibus, d'un comte Conrard avec sa femme Hadwide et son fils Hugues. Certes on a de l'acte une mauvaise  
  édition de dom Calmet, mais il est des expressions inhabituelles qui rendent cette pièce très suspecte.    
  Cependant, malgré la suspicion qui pèse sur ces deux actes, leurs données ne sont pas entièrement à rejeter, car de l'étude minutieuse conduite  
  par Jules Vannérus et dont certaines données seront reprises plus loin, l'épouse du comte Hermann II était bien une certaine Agnès, que la  
  tradition donne pour fille du comte Thierri de Bar et de Montbéliard, et soeur de l'évêque de Metz Etienne de Bar. Si l'on étudie la chronologie,  
  on admet qu'un mariage a pu avoir lieu dans la première décennie du XII° siècle ou peu s'en faut, et le fils Henri né de cette union pouvait être  
  cité pour la première fois en 1130. Le fait qu'un des fils ait reçu le nom de Thierri comme son grand-père de Bar conforte la proposition de  
  Vannénus. Dès lors on se trouve devant deux types de mentions conjointes, celles de Salm et de Langstein. Ce deuxième nom est sans conteste  
  la forme allemande du château autrement connu sous le nom de Pierre-Percée, Petra Perceia en latin    
       
  Un acte daté de 1174 est donné par un comte Henri de Salm en faveur de l'abbaye de Haute-Seille; le donateur mentionne nommément son oncle  
  Hermann et sa grand-mère Agnès. Il s'agit donc bien du comte Henri II, fils de Henri Ier, petit-fils d'Agnès (et de Hermann II). Enfin le texte cite la  
  dominatio du château de Langstein. C'est à la lumière d'un tel texte qu'on a fait d'Agnès de Langstein, active jusque vers 1138 - 1140, la veuve de  
  Hermann Il, cette comtesse de Sahn qu'on a dit sortie de la maison de Bar. Tout cela est enfin confirmé par un autre acte du même comte de  
  Salm à la date de 1186; il rappelle les dons faits à l'abbaye de Haute-Seille par sa grand-mère Agnès comtesse de Langstein, son père Henri et  
  son oncle Hermann, tous deux "consules" fondateurs de ce monastère cistercien. Une énigme demeure: comment Agnès est-elle venue en  
  possession du château de Langstein dont se réclame un certain Conrad en 1127? Les historiens ont imaginé qu'Agnès, veuve de Hermann,  
  avait épousé en secondes noces le détenteur de Langstein, dont elle recueillit l'héritage pour ses enfants.    
       
  Après Hermann II, le personnage principal est donc Henri Ier, cité dès 1130, puis apparaissant régulièrement à partir de 1140 dans divers actes   
  de l'évêque de Metz, comme un fidèle vassal du prélat. Vers 1150, une donation faite à l'abbaye alsacienne de Bongart/Baumgarten d'une partie  
  de la dîme de Domjevin est le fait d'un Henri comte de Langstein, qu'on peut identifier avec lui. II est certain que la maison de Salm est entrée en  
  possession de la forteresse de Pierre-Percée que l'évêque de Metz Etienne de Bar dut longuement assiéger au début de son pontificat pour en  
  reprendre possession. On ne sait quand exactement mourut Henri Ier, car son fils et homonyme lui succéda sans solution de continuité.    
       
  L'épouse de ce comte, fils d'Hermann, n'est pas connue. Un érudit lui attribue une femme du nom de Clémence sur la foi d'un acte de Salival  
  qui daterait de 1169. Or ce texte inédit du fonds de Salival fait état de la donation d'une certaine Clémence, qui a pour gendre Sigebert et pour  
  fille Adélaïde, mais le comte de Salm est l'autorité qui officialise le don et non l'époux de la donatrice. Les deux personnes, le comte et    
  Clémence, étaient à la rigueur cohéritiers. On peut cependant aller plus loin. En effet en 1169, le comte de Salm confirma le don de la ferme de  
  Ménival qu'avait initié une comtesse Clémence; ces possessions qui sont évoquées brièvement dans une bulle confirmative d'Alexandre III en  
  1180, étaient dues à la générosité d'un comte de Blieskastel, de son épouse, de sa fille et du comte Henri. Or l'épouse de ce comte, qui n'est  
  autre que Folmar Ier, comte de Blieskastel (vers 1135, 1179), s'appelait Clémence et était la fille du comte Folmar de Metz et de Mathilde de Dabo,  
  connue aussi comme comtesse de Hombourg et fondatrice de Salival avant 1157. L'identité de ces personnes ne fait pas de doute et l'on doit  
  ainsi comprendre que leur fille épousa le comte Henri Ier de Salm. Malheureusement le nom ne nous est pas donné, et on ne peut trouver de  
  piste en se fondant sur le nom des enfants de Henri I, car on ne lui connaît qu'un garçon, Henri, et sans doute une fille, Elise, dont l'origine du  
  nom nous échappe. La seule solution possible serait d'admettre l'idée que la comtesse de Salm, dont nous cherchons le nom, serait cette autre  
  fille du comte Folmar de Metz et de Mathilde de Dabo, une Adélaïde dont nous savons qu'elle a existé. Cette hypothèse, qui n'est pas    
  entièrement gratuite, n'en reste pas moins une hypothèse.    
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  Revenons pour quelques instants à Maurice de Salm. Son nom nous est livré par des actes messins.  
  Avant de partir pour Jérusalem en 1189, Henri II de Salm s'est en effet acquitté d'une donation en  
  faveur d'une église messine, Notre-Dame-la-Ronde. Il lui a donné le patronage de de l'église Saint-Martin  
  de Retonfey tenu en fief de l'évêque de Metz. Il citait alors son frère, chanoine de la cathédrale du lieu.  
  Son nom de Maurice, alors peu répandu, pouvait être un nom de religion; il rappelait celui du saint  
  guerrier, patron de l'abbaye d'Agaune. Il nous renvoie aux autres noms nouveaux en usage dans les  
  familles nobles de cette époque, souvent empruntés au panthéon des saints chrétiens.    
  Pour connaître la suite de la généalogie des Salm, l'acte de 1186 cité plus haut se révèle capital, car le  
  comte Henri II y nomme sa femme, la comtesse Joatte et son fils Henri. Puis un autre acte de 1189, au  
  moment où le comte va partir pour la Croisade, complète heureusement nos informations; c'est encore  
  Haute-Seille, fondation de la famille, qui est bénéficiaire, et toute la famille est présente: volentibus  
  uxore mea Joatha et Henrico filio meo et Joatha sponsa ejus et filiabus meis Agnete et Lorathe.  
  L'intérêt majeur de ce texte est de régler un problème généalogique incongru.                        Cathédrale Saint Etienne de Metz    
  Ignorant en effet que le père et le fils avaient eu une épouse du même nom, les historiens de cette famille  
  les avaient confondus en un seul et avaient admis ainsi pour le comte Henri II une longévité exceptionnelle, jusqu'à 1244. Or les choses  
  deviennent à présent claires: Henri II avait déjà en 1189 un fils homonyme, lui-même marié avec une épouse du même nom de Joatte.  
  Cette identité parfaite des deux couples avait provoqué la confusion. Dorénavant on sait que Henri II est mort aux alentours de 1200 et  
  que son fils était déjà adulte et marié dix ans auparavant.  
       
  Reste à présent à identifier les deux Joatte, la mère et l'épouse de Henri III. Pour l'épouse, le doute n'existe pas, et l'on sait clairement qu'elle  
  était la fille de Ferri de Bitche et de Ludmilla de Pologne, nièce du duc Simon II. C'est également en 1189 que son frère Ferri, le futur duc Ferri II  
  (1205- 1213), avait du reste épousé Agnès de Bar. En revanche les recherches sur l'origine de la mère de Henri III, épouse de Henri II, n'ont pas été  
  faites, balayées par les trouvailles concernant Joatte de Bitche. On peut, pour faire avancer la réflexion, s'interroger sur les noms que ce couple  
  donna à ses enfants, parmi lesquels nous en connaissons trois: Henri, Agathe, Laurette. Ce sont là deux noms nouveaux, encore peu répandus.  
  Une Agathe se rencontre au XII° siècle dans la maison ducale de Lorraine; une Laurette est fille du comte d'Alsace, Thierri, frère du duc de  
  Lorraine. Le nom de la seconde fille de Henri II, Laurette, nous fait regarder en direction du nord, car le seigneur de Briey, Thiébaut de Bar, s'est  
  marié avant 1180 à une Laurette de Loos. C'est ainsi qu'on voit apparaître simultanément dans trois familles ce nom nouveau de Laurette. Au  
  total on peut seulement imaginer que Henri II a pris son épouse dans une famille du nord de la Lotharingie, sans pouvoir préciser davantage.  
     
  Ce comte Henri II mourut dans la décennie qui suivit, si bien qu'en 1202, son fils et successeur Henri III pouvait confirmer à l'église Notre-Dame  
  la Ronde la donation de son père dont il saluait la mémoire : piis bone memorie patris nostri vestigiis inherere factaque ipsius sibi salutaria pro  
  posse nostro dignum ducimus roborare. Avec Henri III commençait une étape importante de l'histoire de la famille comtale de Salm. Ce comte était  
  appelé à avoir une destinée très active et c'est à partir de lui qu'il faut présenter le renforcement du patrimoine familial.    
       
 
  2. Les points d'appui de la famille comtale de Salm au XII° siècle.    
 
  Au début du XIl° siècle les comtes étaient avoués de Senones, mais on ne sait pas bien ce qu'ils possédaient en plus, et ce ne sont pas quelques  
  actes disparates, parfois falsifiés ou faux, qui peuvent nous apporter beaucoup. Il convient donc de se contenter de quelques mentions glanées  
  ici et là. L'expression d'avouerie de Senones est insuffisante pour faire savoir en quoi le contrôle d'une abbaye peut constituer une richesse  
  féodale et donner naissance à une principauté. Ce qui se passe ici est pourtant une chose courante, dont on connaît de nombreux exemples en  
  Occident. Au départ, et ce dès l'époque carolingienne, l'avoué n'est qu'un individu modeste, chargé de représenter un patrimoine monastique au  
  tribunal du comte. Les grands laïcs prennent souvent pour eux l'abbatiat, ou contrôlent étroitement l'abbé, au point que le temporel monastique  
  sert autant à nourrir un aristocrate laïc que les moines. La réforme religieuse du X° siècle a eu notamment pour conséquence de rétablir des  
  abbés réguliers élus par les moines et de repousser le contrôle des grands. Ceux-ci ont immédiatement trouvé la parade en s'attribuant    
  parade en s'attribuant l'avouerie, qui leur était refusée par la législation carolingienne. Devenus prétendument protecteurs, ils arguaient de leur  
  fonction pour intervenir, sans cesse et sans y être invités, sur le patrimoine de l'abbaye. C'est ce dont on fait se plaindre l'abbé Suthard dans  
  l'acte daté de l'an 1000. Le comte avoué obligeait les paysans de l'abbaye à se soumettre à ses exigences, faisait payer des taxes indues,  
  convoquait les hommes libres à son tribunal pour percevoir seul les amendes judiciaires, faisait parcourir la seigneurie par ses agents de façon à  
  imposer son autorité. La réaction monastique, même appuyée par l'évêque ou le pape, ne suffisait pas à éloigner le danger de l'avoué et ce  
  dernier finissait par obtenir une reconnaissance de son droit d'intervention, que des accords s'attachaient à limiter, sans beaucoup de succès, à la  
  perception régulière de quelques pièces de monnaie et de quelques prestations en nature. Un jour ou l'autre, le territoire de l'avouerie finissait  
  par se confondre avec la seigneurie de l'avoué, et dans le cas présent par devenir un comté. Le noyau du comté de Salm en Vosges fut ainsi  
  constitué par le patrimoine monastique initial de Senones, soit le ban donné par le roi Childéric II à la fin du VII° siècle.    
       
  Le patrimoine initial des comtes s'est progressivement agrandi. Sans aucun doute la famille de Salm a fondé l'abbaye cistercienne de Haute-  
  Seille vers 1140, sur des terres qui lui appartenaient. L'âme de l'action fut certainement Agnès comtesse de Langstein, dont le nom est rappelé  
  par ses petits-enfants. Cela ouvre notre horizon vers le nord: Langstein / Pierre Percée est situé hors du ban de Senones, mais à peu de distance.  
  Le site de Haute-Seille n'est pas très éloigné de la résidence de la famille comtale, qui ne pouvait être que Langstein. Les Salm se sont montrés  
  généreux pour d'autres cisterciens, ceux de Bongart en Alsace, une fille de l'abbaye lorraine de Beaupré. Cet intérêt pour les cisterciens d'au-  
  delà des Vosges peut s'expliquer par les liens familiaux du comte Henri Ier avec les Folmar de Metz, fondateurs de Beaupré.    
       
  Outre les cisterciens, les Salm se sont intéressés au destin des chanoines réguliers: d'une part à Salival dans le Saulnois, d'autre part à Saint-  
  Sauveur, réformée vers cette époque. Salival avait été fondée par Mathilde, veuve de Folmar, comte de Metz et de Hombourg, vers 1155, 1157.  
  Peu après cette date, dans les années 1162-1163, le comte de Salm donna à Salival les localités de Dommartin, La Garde, Mesnival. Ces trois  
  localités nous amènent dans le Saulnois. L'église de la Garde est celle de Saint-Martin, tandis que Ménival se trouve dans l'actuelle commune de  
  Fonteny. Comment les Salm sont-ils entrés en possession de ces terres? Si on note que l'abbaye de Senones donne à son tour sa part de Ménival  
  aux chanoines de Salival, il est aisé d'en conclure que les comtes s'étaient attribué une partie de la mense de Senones et donnaient en fait ce  
  qu'ils avaient usurpé. Mais il convient de pousser l'analyse plus avant. Héritier, par son épouse, d'une fille du comte de Metz Folmar, comme on  
  vient de le rappeler, le comte de Salm a pu trouver dans la corbeille de mariage des terres et des droits dans le Saulnois. C'est par le biais de  
  l'évêque de Metz, ou directement, que le comte a pu s'installer dans cette région centrale de la Lorraine, riche de son commerce du sel. Or plus  
  tard Henri III est nommé avoué de Vic aux côtés de l'évêque Bertram (1202). Cette avouerie importante a été obtenue grâce aux bonnes relations  
  des Salm avec les familles maîtresses de cette région, dont les comtes de Metz cités plus haut. Les grands avoués de l'église de Metz furent  
  successivement, au XII° siècle, les comtes Folmar, puis à partir de 1154 les comtes de Dabo, deux familles avec lesquelles les Salm sont liés.  
  Toutes ces mentions font apparaître que la maison de Salm a considérablement développé son action à partir de Senones dans la direction du  
  Saulnois. On ne la voit pas dans les vallées de la Meurthe et de la Moselle, ni du côté de Moyenmoutier et de Saint-Dié, ni de celui d'Epinal et de  
  Remiremont. Dans la même direction qu'ils privilégient, les Salm se sont implantés à Blamont. Le nom de ce château surgit soudain à la faveur  
  des mentions de chevaliers dans la deuxième moitié du XII° siécle.30) On retrouve encore cette même famille comtale à Viviers. Elle a donc  
  connu une belle expansion, et tout en continuant à s'appuyer sur Senones, est de plus en plus tentée de s'intéresser à la ville de Metz et au  
  commerce du sel du Saulnois.  
       
     
  3. La coupure avec Salm en Ardenne et la naissance de Salm en Vosges.    
 
  Jusque là les comtes de Salm continuaient de tenir leur nom de la vieille forteresse ardennaise apparue dans les textes au début du XI° siècle.  
  Pourtant au XII° siècle leur destin se déroule entièrement en Lorraine, bien loin du berceau familial. Jules Vannérus, qui s'est penché sur le  
  destin de la branche ardennaise des Salm, s'est efforcé d'éclaircir les conditions dans lesquelles une césure s'est produite. Pour lui il ne fait pas  
  de doute que le château ardennais est tombé dans l'héritage d'une fille du comte Henri Ier, nommé Elise, et de son mari le comte Frédéric de  
  Vianden. À partir de là est née une branche cadette des Vianden, celle de Salm-en-Ardenne.    
       
  Il est assez surprenant que les comtes de Salm si actifs en Lorraine apparaissent aussi peu dans leur région d'origine. En tout cas on comprend  
  mal qu'ils aient délaissé complètement la forteresse qui leur donnait leur nom. Certaines données nous échappent certainement, concernant  
  d`une part la filiation, d'autre part l'usage du château. Pour le second point il est possible que les comtes aient gardé un pied en Ardenne, mais  
  n'aient trouvé à accroître leurs possessions territoriales qu'en Lorraine à la faveur de leurs liens avec l'évêque de Metz et les familles de Bar et de  
  Metz. Dans nos régions ils avaient une résidence à Pierre-Percée, sans doute aussi à Blamont et à Deneuvre, et ne devaient pas encore éprouver  
  le besoin d'avoir plus. Il semble bien que Henri III ait été responsable de la fondation du château de Morhange et de la reprise de celui de Viviers  
  auprès de l'évêque de Metz qui l'avait acheté fin du XII° siècle.    
       
  La dernière initiative de Henri III en matière castrale fut celle de faire construire un ensemble auquel il donna le nom patrimonial de Salm. Il  
  choisit pour ce faire un emplacement du ban de Senones, à l'extrême est du ban, au-dessus des vallées vosgiennes, un remarquable    
  promontoire. La fondation eut lieu tout au début du XIII° siècle, si l'on en croit Richer de Senones. À partir de là, le nom de référence de cette  
  famille était la forteresse vosgienne et non plus celle de l'Ardenne.    
       
  On peut donc considérer qu'avec Henri III et le début du XIII° siècle les comtes de Salm en Vosges ont définitivement rompu les ponts avec leur  
  région d'origine, qu'ils ont renforcé leur principauté lorraine en trouvant de nombreux points d'appui dans le cadre de l'évêché de Metz et qu'ils  
  sont devenus de grands princes, protecteurs de nombreuses abbayes, alliés aux plus grandes familles. Toutefois l'avouerie de Senones constitue  
  encore et toujours leur point d'appui essentiel, et la construction d'un château sur ses terres ancre définitivement les comtes dans cette région,  
  destinée à s'appeler un jour, ce qu'elle fut très vite, la principauté de Salm.    
       
  L'histoire des comtes de Salm au XIII° siècle nous est rapportée avec abondances de détails par Richer, le moine de Senones, qui écrit dans les  
  années 1240 - 1260, et se trouve complétée par des actes de la pratique fournis par différents fonds. Cette histoire très mouvementée comprend à  
  la fois des inféodations en direction des comtes de Bar et des évêques de Metz d'une part, et des problèmes familiaux nés des partages entre les  
  enfants d'autre part.  
       
  En 1202, un clerc nommé Henri, ignorant des pratiques monastiques, fut élu abbé de Senones, mais son incompétence lui valut l'hostilité des  
  moines. Il se tourna alors vers le comte de Salm, que Richer nomme le comte de Blamont, et le laissa abuser de ses pouvoirs d'avoué sur les  
  terres de l'abbaye: "L'abbé fut à partir de là à ce point soumis au comte et à la comtesse que tout ce que le comte voulait faire dans le val de  
  Senones et les dépendances se faisait sans opposition avec l'accord et par la volonté de l'abbé. Pour les tailles et autres taxes que le comte voulait  
  lever sur les hommes du val, il l'obtenait sans rencontrer d'opposition, ce qui ne se faisait pas auparavant. Souvent l'abbé se frappait du poing la  
  poitrine, nous en rendait compte en disant: »Malheur à moi, qu'ai-je fait? Quand j'ai été élu abbé pour le monastère de Senones, l'avoué de ce lieu,  
  dans toute la vallée, percevait à peine quatre livres ou cent sous, ce qu'on nommait une précaire. Et j'ai toléré que ces cent sous devinssent des  
  livres. Et ne cessèrent de grandir à partir de là les exactions de l'avoué en tailles et en autres rapines, à sa volonté»".    
       
  Une quinzaine d'année plus tard, un long conflit éclata entre le comte et l'abbé Werri, puis la zizanie se mit dans la famille de Salm. Henri III, le  
  constructeur du château, avait deux fils, Henri et Frédéric. Devenu adulte, Henri épousa une soeur du comte de Bar, Marguerite et réclama à son  
  père une partie du comté. Il eut le château de Viviers, qu'il dut relever de l'évêque de Metz, et cent manses prises sur la mense monastique, une  
  nouvelle fois. Ce jeune comte rendit la vie difficile aux églises et n'eut d'héritier, un garçon nommé Henri, que grâce à une potion délivrée au  
  comte par le chapelain de son épouse et qui se révéla néfaste puisqu'elle fut mortelle. Cela se passait en 1228 et on a conservé le testament du   
  jeune comte de Salm, maître de Viviers et sans doute aussi de Deneuvre.    
       
  Le vieux comte avait été menacé d'expulsion du comté par son fils Henri; le fils cadet Frédéric eut plus de succès dans cette entreprise. À peine  
  adoubé chevalier, il chassa son père de Blamont et l'obligea à se réfugier à Pierre-Percée. Henri III finit misérablement ses jours enfermé dans un  
  de ses châteaux. Frédéric, coupable de ce méfait et maître de Blamont, agit comme un tyran vis à vis des moines, fut bientôt couvert de dettes  
  envers les bourgeois de Metz, et chercha à déshériter son neveu fils de son frère aîné Henri et de Marguerite de Bar, et légitime héritier de  
  Henri III. Le jeune garçon dut se défendre, réclamer sa part du comté, qui lui fut finalement remise, Morhange, Viviers, Pierre-Percée et Salm,  
  Frédéric ne concervant que Blamont et Deneuvre.    
       
  Le comte Henri IV commit les mêmes erreurs que son oncle Frédéric, fut vite couvert de dettes, céda et reprit en fief Morhange de l'évêque de  
  Metz, comme Frédéric avait dû faire de Blamont. Richer déroule la litanie des excès dont le comte de Salm se rendit coupable envers les  
  habitants de la vallée et aux détriments des droits des moines. Henri IV essaya de gagner de l'argent en exploitant à son profit les forges de  
  Framont à Grandfontaine et des salines à Morhange, mais à chaque fois il en fut empêché par l'évêque. Il dut vendre à Jacques de Lorraine, son  
  seigneur et suzerain messin, Pierre-Percée et Salm qu'il reprit ensuite en fief.    
       
  Notre propos n'est pas de pousser plus loin l'histoire de la maison de Salm, ni même de développer davantage les liens qui l'unissaient aux  
  évêques de Metz. On a vu à quel point, ils furent étroits depuis le début, depuis la concession de l'avouerie jusqu'aux reprises de fiefs du XIII°  
  siècle. Les faits auxquels il a été fait allusion dans ce court exposé sont insuffisants pour nous faire connaître la richesse et la puissance réelles  
  des comtes de Salm au XII° siècle, la documentation fait défaut, et nous en saurons difficilement davantage. En tout cas les rapports entre Metz,  
  Salm et Senones offrent une des plus belles occasions de voir le fonctionnement du système de l'avouerie et son insertion dans les institutions  
  féodales. L'histoire de la famille de Salm se révèle tout à fait passionnante pour le destin de la noblesse en Lorraine. Partie de peu, elle est venue  
  faire jeu égal avec les autres dynasties comtales, et pour finir, s'est placée en second derrière les comtes de Bar. L'ampleur de ses possessions  
  étirées du sud vosgien au nord messin lui donne une réelle envergure. Le grand homme de la famille fut sans conteste le comte Henri III,  
  constructeur du château vosgien de Salm et sous le gouvernement duquel s'opéra un regroupement de résidences fortifiées obtenues en   
  fiefs ou construites à partir de rien. Les recherches archéologiques, conduites aujourd'hui par Gérard Guiliato, vont nous éclairer bientôt plus  
  largement sur la période et les conditions de la construction des diverses forteresses. Il reste seulement à espérer que quelque trouvaille textuelle  
  aide à résoudre les énigmes généalogiques qui demeurent.    
     
  Michel Parisse  
  Les Comtes de Salm  
 
  Afin de suivre les diverses évolutions, qui sont données ci-dessus et les récits qui pimentent l'histoire des Comtes de Salm,  
  vous pouvez aller sur la page 2 du site :  
 
  Un arbre détaillé sur la totalité du 2° millènaire dans la page : " 2  Généalogie des Comtes et Princes de Salm :  
     
    2 A       Salm Salm, Salm Ardennes & Vianden, Salm Reifferscheid, Salm Neubourg,  
                 Salm Kyrbourg, Salm Grumbach & Horstmar, Salm Dhaun & Neuviller et de Croy.  
       
    2 B       Salm Leuze Neuviller, Duché du Luxembourg et Duché de Lorraine, Salm-Hoogstraten,  
                 Salm Blankenbourg, Salm Morchingen, Salm Tronecken, de Stein, Salm Rheingrafenstein-  
               Grenzweiler, de Hohenzollern, Saint Empire Romain Germanique, seigneurs de Fenestrange "  
 
 
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                   mise à jour le 3/6/2017